mardi 30 juin 2009

Manawan Crossing
Le triple enjambement de la Manouane,
à la hauteur de Sanmaur,
au beau milieu du vingtième siècle
II : Le pont de la Brown Corporation
[47]
Le pont, flottant parallèlement à celui du Canadien National. Vers 1948 [1].
Photo : archives de Patrick Renaud.


La photo suivante est tirée de la documentation conservée par Jerry McCarthy. Dans ses carnets d’éphémérides, à l’entrée du 18 décembre 1927, il signale que Charles McArthur a déjà construit plus de la moitié de ce pont qui servira pendant tout près d’une trentaine d’années. Et c'est le 24 avril 1928 que McArthur l’installe pour de bon.

Cette photo, sur laquelle on a écrit «Manouane 1929», provient de l’album de Jerry McCarthy. On y voit une section du pont, appuyé à la rive gauche, enneigée, de la rivière.
Aimablement fournie par Patrick McCarthy.

À la fin des années 1920, il y avait une route qui menait aux trois barrages érigés sur la Manouane, à la fin du dix-neuvième siècle, pour en régler le débit et faciliter la descente du bois de grume elle empruntait la rive gauche de ladite rivière. De nos jours, elle constitue un court tronçon de la forestière 25. On a construit ensuite un tronçon menant de la Manouane à Chaudière. Jusque-là, on empruntait la Saint-Maurice pour se rendre à cet endroit, à une cinquantaine de kilomètres plus au nord, puis l’ancienne voie ferrée construite par la Fraser Brace. Une petite flotte de camions adaptés à la circulation sur rails assurait le transport une bonne partie de l’année. Par la suite, on enlèvera les rails et le tracé deviendra un chemin de gravier.

Chose certaine, ce type de pont n’était pas nouveau. Il y en avait un à Windigo qui, jusqu’en 1947, avant Sanmaur, fut le principal dépôt de la Brown dans ses chantiers de la Haute-Mauricie. L’ouvrage de Sanmaur a dû servir alors durant une bonne vingtaine d’années puisque je possède quantité de photos prouvant qu’il a existé jusqu’en 1953 ou 1954. Toutefois, dès 1951 ou 1952, on utilisait un chaland en acier, autopropulsé, pour passer sur la rive ouest (gauche) de la Manouane. Ce véhicule passeur fera l’objet de ma prochaine page.

L’athlétique Patrick Renaud, mon oncle, sur le pont flottant vers 1948. Grand amateur de pêche et de chasse, il avait fondé un modeste club avec Robert Mercier [2], un col blanc de la Brown, et Gaston Pothier, le restaurateur qui deviendra millionnaire en faisant le commerce de tronçonneuses STIHL et de « machinerie forestière », dont une succursale sous la raison sociale La Tuque Scies à chaine Ltée.
Photo aimablement fournie par ma cousine Suzanne Renaud.

Mon frère Jean, en 1952, sur le chaland qui a remplacé le pont. Sous la bâche de toile, sauf erreur, les manettes des commandes du bâtiment propulsé par un puissant moteur de huit cylindres [3]. À l’arrière-plan, on voit très bien la descente en bois à laquelle s’arrimait la partie est du pont, un peu submergé. Photo : Maizy Lee Cantin.

Jean, plus d’un demi-siècle plus tard. Rive droite de La Manouane, 21 mai 2006. Photo : Pierre Cantin.
Le pont ferroviaire du Canadien National depuis le pont. Vers 1949.

Une traversée plutôt risquée : un tracteur à chenille qui se retrouvera en très mauvaise posture. Vue à partir de la rive gauche de la rivière. À gauche, l’ancien magasin général de Rickard & Midlige; les installalations de la St. Maurice Forest Protective Association; la maison de la Commission des eaux courantes, où a longtemps logé la famille Pelletier. Photo : archives de Patrick Renaud.
Seule la tension du pont semble être en mesure de supporter le poids du tracteur qui, finalement, sera tiré vers la rive par un gros camion Diamond T conduit par Albert Jeffrey. Photo : archives de Patrick Renaud.

Un puissant camion Diamond T de la fin des années 1940. La Brown Corporation en avait acheté plusieurs de l’armée après la Seconde Guerre mondiale. On les utilisait à toutes les sauces. Source : Internet.

D’aussi loin que je me souvienne, les logos de toutes sortes, mais surtout ceux des voitures et des camions, m'ont toujours passionné. J’ai appris à reconnaître, dans des magazine comme Life, Time et d'autres publications étatsuniennes, de même que dans Le Soleil de Québec, les différents modèles de véhicules bien avant d’apprendre à lire.
Quelle fascination de voir toutes ces voitures et de pouvoir les nommer, debout entre les deux banquettes de la Ford de l’année derrière Lucien Tremblay, l'habituel chauffeur de taxi qui venait nous chercher, ma mère et nous trois, les flows, à la gare du Palais de Québec, en juin, pour nous conduire à Saint-Romuald-d’Etchemin, où nous passions l’été. Mon père, redevenu en quelque sorte célibataire, demeurait à Sanmaur, non sans contentement, soutenait Maizy, qui ajoutait qu’il retrouvait alors sa vie de «garçon» !

Lucien Tremblay, chauffeur de taxi de Saint-Romuald, et sa berline Ford. Gaspésie, été 1954.
Photo : Léopold Lacasse

Jean Cantin, à bord de la Ford de Lucien Tremblay, avant le départ
pour le grand tour de la Gaspésie. Saint-Romuald, été 1954.
Photo : Léopold Lacasse.

Émile Cantin, Maizy Lee, Jean Cantin et Lucien Tremblay, en Gaspésie, été 1954.
Photo : Léopold Lacasse.


Trois anecdotes sur ce pont

On «ouvre» le pont pour laisser passer quelques embarcations.

Louis Lacasse, le fils de John, me disait qu’un soir ses parents, de retour de chez Jerry McCarthy, à La Loutre, étaient arrivés passé minuit à la Manouane. Le pont, que l’on laissait dériver le long des berges de la rivière, la nuit, pour laisser passer la pitoune venue du sud, n’était plus accessible à leur voiture. Les Lacasse avait alors dû emprunter le pont ferroviaire pour se rendre à leur logis de Sanmaur.

Steven Lee et Paul Desmeules, Chaudières, 1948. Photo : Maizy Lee Cantin.

Mon oncle Steven Lee m’a raconté une aventure passablement rocambolesque qu’il a vécue au printemps 1949, sur ce pont. Le patron du dépôt Chaudière lui avait demandé d’accompagner un djobbeur qui devait conduire une trentaine de chevaux à Sanmaur, une ballade de quelque 50 kilomètres. Le sol était encore enneigé et le pont flottant sur la Manouane, déjà installé. Suivant le troupeau dans une voiture à patins, les deux hommes ont eu toutes les misères du monde à garder les bêtes sur le chemin principal, car certains chevaux voulaient emprunter des chemins de traverse puisqu’ils y a avaient travaillé. Tout se déroula assez bien jusqu’au moment où la cohorte est arrivée au pont de la Manouane. Il fallait empêcher les chevaux de s’arrêter sur le pont pour boire, sinon à cause de l’instabilité du tablier, ils risquaient de se retrouvera à l’eau. Ce fut toute une entreprise que d'arriver à les faire passer sur l'autre rive.

Mon frère Jean et notre tante Juanita Lee, dans le bureau du presbytère de Sanmaur.
Photo : Léopold Lacasse.

Mon frère Robert, dont la mémoire tient parfois du prodige, pachydermique, m’a rappelé que le pont avait servi de quai un jour qu’on avait dû transporter notre tante Juanita Lee à l’hôpital de La Tuque. Un monomoteur muni de flottes, piloté par Rémi Bousquet, qui lancera plus tard sa petite entreprise d’avions de brousse, La Tuque Air Service, s’était posé sur la Manouane et avait accosté au pont.
Ma mère n’a jamais pu s’habituer à vivre seule à Chaudière, ce bout du monde, malgré une minuscule communauté, elle qui était habituée à être entourée de ses frères et soeurs de Saint-Romuald et de Lévis. C’est ainsi que se sont succédés, dans ce dépôt lointain, ce campe rustique chauffé, l’hiver, par le simple poêle à bois de la cuisine, Steven, le plus jeune de ses frères, qui quitta son premier emploi pour venir l’y rejoindre, puis Donald, et enfin, Juanita, la cadette de la famille.

Pierre et Robert Cantin, en compagnie de l’oncle Steven Lee, derrière le campe familial, gracieusement fourni par la Brown Corporation. Chaudière, sans doute au printemps 1948. Photo : Maizy Lee Cantin.

Sous des dehors d'une personne assurée, en mesure de tout contrôler et de tout régler, ma mère était un être fragile, très tôt marquée, meurtrie, par d’insoutenables tragédies, une enfance trop tôt ravie. Il m’aura fallu un demi-siècle pour comprendre sa vraie personnalité, et cela aura été trop tard. Maizy n’était à l’aise qu’avec les membres de sa famille immédiate.

Donald Lee, Pierre et Robert Cantin, Maizy Lee Cantin. Chaudière, 1949.

Mais dans ce microcosme quotidien, ce cocon familial, quelle force elle affichait ! Quel courage elle a su démontrer devant tous les tracas, légers ou lourds, qui pouvaient affecter sa progéniture.
Maizy fut ce pilier de béton, très armé, dont le cœur démesurément grand a su nous porter jusqu’à l’âge adulte… Chaudière et Sanmaur, c’était vraiment l’exil forcé.

Juanita Lee, Pierre et Robert Cantin, Chaudière, Haute-Mauricie, 1948 ou 1949.
Photo : Maizy Lee Cantin.

RETROUVAILLES
Patrick Renaud, Pierre Cantin et Juanita Lee. Rivière-Moisie, juillet 2008. Photo : Jacqueline Potvin.

Il y avait plus de cinquante ans que je n’avais vu mon oncle Patrick Renaud et ma tante Juanita, qui avaient habité La Tuque brièvement, en 1956 et 1957, après voir séjourné à Sanmaur. Émouvantes retrouvailles à leur chalet, situé à quelques minutes de l’aéroport de Sept-Îles, sur la Côte-Nord.


AJOUTS – ANNEXES – APARTÉS COMMANDITES AMICALES
PATRONAGE POSITIF À BUT NON LUCRATIF
ÉLUCUBRATIONS DE MÊME ACABIT OU FARINE

* * *
L’Écho de La Tuque signalait récemment la parution d’un ouvrage sur la Haute-Mauricie, deuxième livre d’un Trifluvien d’origine, Pierre Thiffault, un féru d’histoire et d’aviation : AU PAYS DES POISSONS-BLANCS. CHRONIQUE ROMANCÉE DE LA HAUTE-MAURICIE. L’œuvre conduit lecteurs et lectrices dans ces lieux parfois mythiques : Windigo, Wemotaci, Obedjiwan, Kekendatch, Sanmaur, Coucoucahe, Manouane, Oskélanéo… Elle se lit … comme un roman ! Documentation impressionnante, qui illustre une recherche poussée sur la région. (Laval, Éditions Tifographe, 2009)


[1] Paul Tremblay n'a pas tardé à me livrer ses impressions de lecture. Il se rappelle qu'en 1968 ou 1969, au moment où chargé de livrer de l'essence dans les camps environnant Sanmaur par son père qui travaillait pour Edmond-Louis Bouchard, le concessionnaire ESSO, la Imperial Oil Limited, à La Tuque, on utilisait encore, l'hiver, les deux extrémités du pont flottant accrochées aux rives de La Manouane, d'une longueur d'environ 10-12 mètres, pour confectionner un pont de glace, puisque le chaland était inutilisable durant cette saison. Paul me signale que l'édifice qu'on aperçoit, à gauche sur cette première photo, servait de garage pour deux camions de la St. Maurice Forest qu'elle plaçait là, à l'automne, pour se rendre à La Loutre.


[2]
Mercier épousera Normande Élie, une Latuquoise, écrivaine, auteure entre autres, de deux fictions romanesques dont l'intrigue se situe à Sanmaur. Dans ESCALES À SANMAUR, en plus du décor de mon enfance, j’ai reconnu au moins deux Sanmaurois de l’époque devenus, sous sa plume, personnages de roman. J'y reviendrai.


[3]
Mes conversations téléphoniques avec Paul sont toujours une source de renseignements et d'observations utiles à mes écrits. Ainsi, il m'a précisé qu'en soulevant la plaque de métal, tous juste derrière mon cadet, on avait accès au compartiment où se trouvait le moteur du chaland.



« Mais pour revenir à la question des enfants, quand elle [ma mère]
regardait les petits elle devenait à la fois optimiste et un peu nostalgique
elle aussi, à cause de l’avenir du monde qui repose sur les épaules de
l’enfance et à cause aussi du monde qui laisse de
moins en moins d’avenir à l’enfance. »
– Jérôme, le narrateur du roman de Jean-François
Beauchemin, Garage Molinari
(Montréal, Éditions Québec-Amérique, 1999).


Ces trois billots faisaient tout probablement partie de
la descente vers le pont ou le chaland

passeur des années 1950.
Rive est (droite) de la Manouane,
21 mai 2006. Photo : Pierre Cantin.

samedi 23 mai 2009


Manawan Crossings
Le triple enjambement de la Manouane,
à la hauteur de Sanmaur,
au beau milieu du vingtième siècle
[46]
I : Le pont ferroviaire du Transcontinental

« J’ai toujours été étonnée de constater combien les souvenirs
des autres s’incorporent
facilement à notre propre mémoire. »

– Sophie, personnage du roman de Michel Tournier,
Les Météores (Paris, Gallimard, 1973).

La relique du Transcontinental, vue d’un avion de surveillance de la SOPFEU.
On peut constater que, sur la rive gauche, il n’y a plus de traces de la route
qui menait vers Chaudière et La Loutre, ni du point d’arrimage du chaland passeur.

Photo de Paul Tremblay, vers 1990.

L’ouvrage d’acier, installé sur la Manouane, tout près de son embouchure, est presque centenaire et semblable à bien d’autres, jetés ici et là, au pays du Québec, sur ses multiples plans d’eau. D’ailleurs, juste à Sanmaur, il y en a trois dans un rayon d’à peine un kilomètre, gisant, d’est en ouest, au-dessus de trois rivières : la Saint-Maurice, la Manouane et la Ruban.


Les deux derniers sont si rapprochés que, aperçus depuis la voie ferrée coupant la route 25, on a l’impression qu’ils n’en forment qu’un seul ! Quant au premier, appelé le pont de Weymont (abréviation de Wémontashingue, sans doute propulsée par les trafiquants de fourrures anglophones de la Compagnie de la Baie d’Hudson et employés des papetières étatsuniennes) remonte à 1910 ou à 1911. J’en ferai l’objet d’une prochaine page bien illustrée. D’ailleurs, je serais curieux de savoir combien il s’en trouve, de ces jeux de Meccano géants, de La Tuque jusqu’à la frontière de l’Ontario et du Québec, ou du moins jusqu’à Senneterre, en Abitibi, où semble maintenant s’arrêter la tortue voyageuse de Via Rail, célèbre par ses tortueux retards, ses innombrables accrocs à un horaire qui se voudrait ferroviaire ! Voici donc quelques photos du premier pont installé sur la Manouane, vers 1912, à moins d’un kilomètre de son embouchure. Dans les quelques textes consacrés à l’histoire de Parent, situé plus à l’ouest sur cette ligne pancanadienne, on mentionne que c’est en 1913 que les habitants du village ont vu arriver le premier train du Transcontinental. Mais, en Abitibi, dès 1911, la voie elle-même, venue de l’ouest, en était rendue à ce qui sera plus tard Amos. C'est aussi en 1913 que la jonction de ces tronçons venant de cette ville et de Parent se fera.

En aval

Au temps de la pitoune ou du bois de grume.
À Sanmaur, l’année où cette photo fut prise, vers 1975, les employés de la Canadian International Paper n’étaient plus très nombreux. Paul Tremblay, qui me l’a refilée, me précise que la cabane, à gauche, a été pratiquement submergée par les eaux de la Manouane, stoppée par celles d’une Saint-Maurice gonflée. Elle servait de cagibi à l’opérateur du chaland, qui à l’époque était Edmond Taschereau. La cabane a été inondée, parce que le niveau des eaux de la Saint-Maurice a monté et que celles-ci ont décidé de prendre le bord de l'affluent.
Les silhouettes patientes de Suzanne Régnier et de Jean Cantin.
Novembre 2007

L'ouvrage de métal, vu depuis l'ancien accès au chaland.
Novembre 2007
Mai 2006
En amont


Mai 2006
Le « secteur » Manouane, de nos joursNovembre 2007
Aujourd’hui, à l’exception de l’ancien quartier général de la Saint Maurice Forest Protective Association (à droite), transformé en auberge, la vie dans le secteur Manouane est à peu près inexistante.

La bâtisse peinte en rouge appartient à Yvon Pelletier, qui, longtemps, a tenu boutique en ces lieux. Sa famille est l’une de celles qui ont résidé dans le coin le plus longtemps.
Novembre 2007

mardi 12 mai 2009

Manawan Crossing
Le triple enjambement de la Manouane, à la hauteur de Sanmaur, au beau milieu du vingtième siècle
* 45 *
Préambule : la route qui y mène et le plan d’eau

«Les fleuves lavent l’Histoire, c’est connu. Ils font disparaître
les corps, rien ne reste très longtemps sur leurs berges.»
- Jean Marie Gustave Le Clézio (Ritournelle de la faim.
Paris. Gallimard NRF, 2008)

Cette photo aérienne « résume » le lieu qui fera l’objet des commentaires des quelques pages de ce carnet sanmauresque : le pont ferroviaire, érigé par la Transcontinental, vers 1910, et la descente en gravier, qui menait au pont flottant et au traversier en direction de la rive gauche (ouest) de la rivière. À l’avant-plan, une parcelle de la route forestière R0-461 (25) Ouest, améliorée depuis.
Photo datant des années 1990, généreusement fournie par Paul Tremblay.


Le confluent des rivières Manouane et Saint-Maurice est sans doute le lieu sanmauresque le plus chargé d’histoire puisqu’on y signale que, dès le dix-neuvième siècle, il s’y fit des échanges de biens entre Amérindiens et traiteurs de fourrures et qu’en 1912 il y a eu l’installation de l’un des établissements de cette extraordinaire entrepreneure Annie Midlidge ,qui a eu le flair de déceler les avantageuses occasions d’affaires que lui offrait le projet de construction d’une ligne de chemin de fer pancanadienne vers l’Ouest.

C’est à la gare de l’endroit, qui s’y trouve déjà en ce début de siècle, qu’en juillet de l’année suivante s’amène, à bord d’un train spécial, geste généreux des « constructeurs du Transcontinental, M. M. Macdonell et O’Brien»[1], une smala ensoutanée, rapaillée par l’obèse curé latuquois Eugène Corbeil et son comparse de Sainte-Thècle , Maxime Masson, eux-mêmes faisant dans l’érection d’églises et de presbytères commandités allègrement par la bourse supposée sans fond de leurs ouailles bernées. Cette joyeuse croisière sanctifiante chez les Têtes-de-Boule est narrée dans un petit livre d’Arthur Joyal (voir les premières pages de mon carnet), relation complétée brièvement, dans ses mémoires, par l’oblat Guinard, pas très heureux qu’on n’y ait pas assez souligné son ardeur de robe-noire dispensatrice de principes civilisateurs …

Le premier nom attribué par des Blancs à cet endroit, sauf erreur, serait celui de Manawan Crossings, appellation utilisée par les commis de la Hudson Bay Company. Plus tard, les cols blancs et les surintendants états-uniens de la Brown Corporation continueront d’accoler des termes anglais aux réalités topographiques amérinidiennes de la Haute-Mauricie : ainsi, il y aura Chaudiere Landing, La Loutre Dam, Sanmaur Depot, etc. L’anglais, langue de travail, langue de communication.

Le farouest de Sanmaur

Jean, mon frère cadet, vers 1952, à bord du chaland de la Brown. Immédiatement derrière lui, à l’horizontale, d’abord le garde-fou du pont flottant, puis, tout au haut de la photo, le tablier du pont ferroviaire. Photo : Maizy Lee Cantin.

Cette berge de la Manouane constituait l’extrémité ouest de Sanmaur. Et là se trouvaient trois moyens de traverser la rivière : le pont ferroviaire du Canadien National, un pont flottant installé par la Brown Corporation à la fin des années 1920, semble-t-il, et un chaland opéré par cette compagnie, depuis la fin des années 1940..

À deux occasions, le 21 mai 2006 et le 3 novembre 2007, je me suis attardé en ce lieu. J’en en ai rapporté une série de photos qui aideront à visualiser ce lieu de rencontres historique, d’où l’on aperçoit clairement cette montagne qui a donné son nom à Wemotaci.

* * *
Pierre Cantin, au kilomètre 100 de la route forestière 25,
en direction sud-est, 21 mai 2006. Photo : Jean Cantin.
La 25, direction sud-est. 3 novembre 2007. Photo : Pierre Cantin.

La route forestière 25 qui, de nos jours, part de la rive droite (ouest) de la Saint-Maurice, un peu passé Fitzpatrick,, tout juste au nord de La Tuque, et qui mène au pont routier qui réunit Sanmaur et Wemotaci, après avoir traversé le «secteur» Manouane de l’ancien village de la Brown, est habituellement en meilleur état que bien des tronçons asphaltés de l’Outaouais québécois.

Cela s’explique sans doute par le fait qu’elle est la voie principale, la seule, dirais-je, menant aux deux gros chantiers de construction de barrages d’Hydro-Québec : le premier, à Chute-Allard, tout près de Wemotaci, en amont; le second, à Rapide-des-Cœurs, deux centrales qui vont perturber, deux fois de plus, la configuration de la Saint-Maurice.

Il faut donc rouler une centaine de kilomètres sur cette route de gravier pour arriver à Sanmaur, après avoir traversé au moins deux des affluents de la rive droite de la Saint-Maurice, dont la Vermillon (1) et la Flamand.

Pierre Cantin, au kilomètre 100 de la route forestière 25,
à l’embranchement de la route forestière R405 menant à La Loutre.
21 mai 2006. Photo : Jean Cantin.

Avant d’arriver à la structure métallique quasi centenaire du CN , la route longe la Manouane, à un kilomètre à peine avant de l’apercevoir, apparaît un modeste, mais solide, pont jeté sur une base de métal et dont le tablier est en bois. De construction récente, il donne accès à la 405 qui monte vers le nord, en direction du barrage Gouin, mais sans passer, comme autrefois, par Chaudière.

Mon frère cadet, Jean, et son hardi piquoppe chryslérien, au pont
permettant d’accéder à la route 405. 21 mai 2006.
Photo : Pierre Cantin.


Quelques images récentes de la Manouane

En amont du secteur Manouane

Vue du pont ferroviaire depuis le pont de la 405. 21 mai 2006.
La Manouane, en amont du pont routier de la 405. 21 mai 2006.

La Manouane, en amont du pont ferroviaire. 21 mai 2006.

En aval du pont ferroviaire

L’estuaire et, quelque part, au loin, la Saint-Maurice.
21 mai 2006. Photo : Jean Cantin

Ces troncs de bois, marquées par le temps et patinées par le courant, bien ancrés dans le sable et les tenaces graminées de la rive gauche de la Manouane, derniers vestiges de la structure de bois,à laquelle on arrimait un pont flottant, viennent contredire quelque peu la citation liminaire du Nobel de littérature 2008, le prolifique mais surtout prodigieux Le Clézio : parfois, sur les berges d’un cours d’eau, subsistent des traces d’activités humaines. Au loin, quelques sommets dénudés par un feu de forêt.
* * *
Écho du salut au Capitaine Bonhomme.

[1]

Merci à Gail Aubé, ddg, de m'avoir refilé cet artéfact latuquois.

Les registres paroissiaux ne sauraient intéresser que les férus de généalogie. Le libellé de certaines entrées se révèle parfois utile à l’historien. À preuve, cet acte de sépulture d’un travailleur immigrant italien, Dominico Vescio, décédé à l’hôpital du Vermillon (sic : lire une «tente»), le 7 septembre 1908, à 24 ans. On ne peut être que touché à la pensée du destin réservé à ce jeune homme, mort sans doute des suites d’un accident sur le chantier de construction de la ligne du Transcontinental. Disparaître si loin de ses proches, dans une contrée encore sauvage. On peut aussi se demander combien de ses compatriotes ont pu être victimes d’accidents dits « de travail»; combien de noms d'étrangers le registre des années de Corbeil contient-il encore? Dans l’Ouest, c’est par centaines que moururent les immigrants chinois peinant à achever la ligne qui permettrait au Canada de conserver les provinces convoitées par les voraces Étatsuniens.
L’Italien était à l’emploi de O’Brien & Martin.
Ambrose O’Brien sera l’un des promoteurs qui formeront l’équipe de hockey du Canadien de Montréal.
Locomotive sur le chantier de construction du Transcontinenal,
au nord de La Tuque, en 1909.
Archives du STR. Copie aimablement fournie par Micheline Raîche-Roy.